Un monde dangereux ?

Comme vous l’avez constaté, ma volonté est de faire sortir la psychologie de l’intimité des cabinets feutrés, de nous montrer comment elle nous façonne à chaque instant et comment nous pouvons nous préserver de ces effets inconscients. De toutes parts, on nous dit que le monde est dangereux. Qu’il s’agisse du dehors ou du dedans de nos frontières, on ferait mieux de rester cloitrer, de se protéger ou de s’armer. Si sûr ? Voyons cela et voyons comment ce « monde dangereux » influe sur notre santé mentale.

Commençons par un avertissement. Je le répète encore, je suis thérapeute, ce qui me préoccupe ce sont les mécanismes psychiques. J’ai bien entendu des avis personnels sur le monde mais j’essaie, tant que faire se peut, de ne pas les livrer ici, mon but est de tenter de prendre un minimum de recul pour voir si, de loin, on voit la même chose que lorsqu’on a le nez sur le guidon notamment médiatique.

Donc, le monde serait dangereux. Il est vrai que la guerre en Iran (en cours au moment où j’écris cet article) pourrait en être le signe évident et que, dans nos frontières, les « chiffres de l’insécurité » régulièrement publiés par nos gouvernements, pourraient en être la preuve évidente.

Il se trouve que la peur est un moteur humain indéniable, elle ne nous permet rien moins que de survivre. En ce sens, nous sommes tous.tes les héritiers de « trouillard.es » ou de malin.es puisqu’ils.elles ont survécu aux dangers de leur monde en les évitant grâce à l’expérience et à l’anticipation. Peur de quoi ? De mourir bien sûr, mais pas seulement : la mort peut être physique mais aussi sociale : être isolé.e, exclu.e, pas aimé.es. C’est ainsi que la peur nous permet d’obéir aux règles qu’elles soient nationales, associatives ou familiales, de créer des normes de reconnaissance, etc. La peur est une sorte de Pharmakon : à la fois le poison et le remède, elle peut nous paralyser (freeze), nous mettre en fuite (flight) ou nous faire nous battre (fight) mais dans tous les cas, elle vise à protéger notre intégrité, celle du groupe et celle du système auquel nous appartenons (famille, village, communauté, nation, …), elle peut encourager à la fois le progrès ou la soumission.

Mais alors, ce monde est-il dangereux ?

Oui et non ! Oui parce que nous allons mourir, c’est connu, de ce point de vu la vie est dangereuse simplement parce qu’elle est. Mais oui aussi parce qu’il y a des guerres et qu’il y en a toujours eu, des intérêts divergents, des personnes violentes, etc. Mais non parce qu’il n’y a jamais eu aussi peu de guerre et durant aussi longtemps. Le psychologue et psycholinguiste Steven Pinker développe cette idée. Selon « our world in data » qui compile de nombreuses sources sur le temps long, les conflits, depuis 1946 sont au plus bas en nombre et surtout en nombre de victimes (rapportées à la population mondiale) par exemple : entre 1800 et 1914 autour de 0,1 à 0,5% de victimes (guerres napoléoniennes), 39-45 : 1 à 2%, depuis 1946 : 0,1 à 0,005%.

Et la sécurité interne ?

Chaque année, les « chiffres de l’insécurité » (notons la suggestion(1) dans le titre même de ces études) sont publiés. Prenons un exemple emblématique : la région parisienne. Selon le ministère de l’intérieur, en 2024 il y a eu 350.000 crimes ou délits impliquant nécessairement la rencontre d’un.e agresseur.euse et d’un.e agressée et ce, sur une population totale de 12,45 millions d’habitants, soit, à froid, 2,7% de la population concernée. Mais, approfondissons : Selon une étude de Persée le français moyen parle avec 17 personnes différentes par semaine soit 816 par an (c’est nettement plus si on compte toutes les personnes rencontrées sans leur parler). Ceci signifie qu’en Ile de France, il y a, chaque année : 816 x 12,45 millions de rencontres (en se parlant) soit 10,16 milliards. Sur ce chiffre, 334.000 génèrent une victime : 0,00329% ou si vous préférez, une agression toutes les 30.000 rencontres c’est-à-dire qu’un.e francilien.ne moyen.ne se ferait agresser une fois tout les 37 ans ! En d’autres termes, on fait dire ce que l’on veut aux chiffres ! Si le ministère voulait dire « les chiffres de la sécurité » et qu’un.e francilien.ne moyen.ne ne risque de se faire agresser qu’une ou deux fois dans sa vie, ce serait factuellement vrai mais l’impression serait radicalement différente : on passerait d’un quasi chaos à un quasi Eden évidemment à tempérer selon les environnements. Et croyez-vous que ce sentiment influerait sur notre stress, notre attitude les uns envers les autres ? Si nous pensions que nous sommes globalement en sécurité plutôt que globalement en insécurité, serions-nous plus ou moins tendu.es, plus ou moins agressif.ves les un.es envers les autres dans nos petits gestes du quotidien ?

Loin de moi l’idée de nier la violence, elle existe, a toujours exister et devrait exister malheureusement encore longtemps, loin de moi aussi l’intention de nier le traumatisme engendré par elle pour les mort.es, les blessé.es, les agressé.es et leurs proches (je suis bien placé pour les connaître) mais de fait, de nombreuses études démontrent que la violence recule dans la société (sur le long terme) et si l’on ajoute à la violence physique, les risque(s) stressant, de mourir en bas âge, d’être terrassé par une maladie, alors, la baisse devient une chute parce qu’indéniablement, de ces points de vu là, la vie est très nettement plus confortable qu’il y a quelques dizaines d’années. Mais, et c’est là qu’est le leurre, notre habituation du confort, si inconfortable qu’il puisse être, nous rend (beaucoup) plus sensible à ce qui pourrait nous le faire perdre surtout quand c’est loin, surtout quand on ne peut rien y faire.

Alors pourquoi ce sentiment de dangerosité ?

Lorsqu’au moyen-âge une guerre éclatait à Bordeaux, les habitants de Marseille ne le savaient pas ou peu et les conséquences psychologiques « collatérales » comme il convient de les appeler étaient sans doute faibles. Aujourd’hui, les conflits sont ultra médiatisés, qu’ils soient à côté de chez nous ou à l’autre bout de la planète et ce, même si les images – le plus souvent fournies par les belligérants – nous montrent un camion qui explose, un bateau qui coule mais surtout pas les êtres humains qui étaient dedans. Les media, notamment les chaines d’infos en continu, mis à la diète d’images objectives passent ce qu’ils ont en boucle et s’adonnent au seul exercice qui leur reste : la spéculation, elle aussi, catastrophiste, il faut bien faire de l’audience. Si le monde est dangereux, indéniablement c’est avant tout médiatiquement (réseaux sociaux inclus, cela va de soi !).

Les gens de pouvoir eux.elles vivent dans un monde réellement dangereux, celui de la compétition constante, des coups fourrés, des intérêts divergents et du pouvoir lui-même, soumis, par définition, aux attaques incessantes de la concurrence. Ainsi, leur vision, apprise dès le plus jeune âge, est-elle tordue par une réalité qui n’appartient qu’à eux et dont ils font la projection permanente sur nos têtes. Le pouvoir génère son propre danger et rend le monde conforme à cette image de la réalité.

Mais il n’y a pas que les media et le pouvoir, ne nous y trompons pas. Chacun de nous a une part de responsabilité : nous regardons ce balai incessant et acceptons de nourrir nos peurs qui ont finies par faire partie de notre équilibre individuel. Le stress comme ingrédient permanent de la vie. Or, croyez-moi, c’est loin d’être une obligation. Par ailleurs, nos sociétés occidentales, très protégées, nous rendent très perméables à la peur de perdre ces privilèges, si petits soient-ils. C’est d’une certaine manière notre richesse qui créé et exacerbe notre peur d’avoir moins (le marché des alarmes et autres télé-surveillances n’est-il pas en constante progression ?) bien que « la peur n’évite pas le danger » bien au contraire semble-t-il aujourd’hui.

Danger + impuissance = dépression

Là où ça se complique c’est quand la dangerosité voisine avec l’impuissance ou simplement le sentiment d’impuissance ce qui est le cas de la très grande majorité d’entre nous. Jusqu’à présent, dans l’histoire humaine, la peur nous faisait agir dans un sens ou dans un autre selon notre personnalité, mais aujourd’hui, nous sommes confronté.es continuellement à la violence – réelle – mais sans aucune possibilité d’agir sur celle-ci. D’un point de vue psychologique, cela produit des symptômes tels que le stress chronique, l’impuissance acquise, la dépression ou l’anxiété … autrement nommés « soumission apathique » ou « paralysie psychologique », une fois de plus le “1984” de George Orwell ne semble pas bien loin.
La peur associée à l’impuissance produit un cocktail détonnant : à titre individuel : impuissance apprise + anxiété chronique + dépression et passivité (Seligman 1975)… ça vous tente ? Vous préférez peut-être la vision sociologique ? Pour le groupe, cette association peur/impuissance donne : conformité et dépendance (Bandura 1977) + Panique ou paralysie collective (Drury et Al 2009) + renforcement des normes sociales rigides pour tenter de réduire le sentiment de danger … et tout ça est inconscient puisque ça s’instille lentement. De même que la grenouille ne sent pas l’eau de la casserole qui chauffe lentement jusqu’à l’ébouillanter sans qu’elle ne réagisse jamais (fable du XIXe siècle reprise par G. Bateson, fameux anthropologue et psychologue du XXe siècle).

Alors, le monde est-il réellement dangereux ? Ça dépend ce que l’on regarde et comment on le regarde sans tomber non plus dans une vision bisounours qui ne serait pas moins dangereuse, mais le sentiment d’impuissance directement lié à notre consommation de dangers constants et à l’autre bout de la planète, relayés à longueur de journée par les media rendent indéniablement le monde beaucoup plus dangereux pour la santé mentale de chacun.e de nous.

Sommes-nous vraiment impuissant.es ?

Nous ne pouvons rien à rien et sommes piégé.es ? Non, chacun.e de nous peut prendre conscience de ces mécanismes et surtout il.elle a un pouvoir : celui de ne plus consommer les media et les réseaux sociaux avec autant d’assiduité et le stress baissera quasi instantanément.

Pour conclure cet article, vous pourriez-vous demander, comme je me le suis demandé moi-même, pourquoi j’écris souvent sur la peur. C’est que je l’ai bien connue, que je sais ce dont elle est capable et jusqu’où elle peut nous mener dans l’oubli de nous-même, dans l’effacement de nos plus belles aspirations. C’est grâce et à cause de cette expérience que je peux me permettre d’écrire sur elle.

Faites le test (simple) :

vous, personnellement, de combien d’agression(s) avez-vous été le.la témoin direct.e dans votre vie (pas dans les media, dans votre « vraie » vie) ? In fine, quel monde est réel : celui dont vous faites l’expérience vous même ou celui des écrans ? Où est le danger ?

# Déshypnotisons-nous

(1) Suggestion : en l’occurrence il s’agit de tourner une phrase de telle façon qu’elle créé dès son énoncé, un angle de vision précis alors que ladite phrase est annoncée comme neutre : les « chiffres de l’insécurité » génère un a priori très différent que si c’était « les chiffres de la délinquance » ou ceux « de la sécurité ».

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