Un monde pas si dangereux ?

Dans un article précédent, je m’interrogeais sur le fait que le monde, dont nous ignorons tout sauf ce que nous en montrent les media, était apparemment dangereux. Ce danger, logiquement, génère chez la plupart d’entre nous de la peur. Peur de l’avenir, peur de l’autre, du voisin. La peur est un réflex normal et même salvateur, depuis que l’animal existe, elle a permis d’anticiper et d’éviter les dangers. La partie la plus ancienne de notre cerveau : le cerveau reptilien est même spécialement dédié à cela : nous faire réagir vite face à un danger. Cela nous préserve. De tous temps cette capacité à nous échapper a été notre salut. Le danger aujourd’hui n’est globalement visible que dans la presse et les réseaux sociaux, il ne vient de nulle part, il est là sans être ici, présent sans être maintenant. Nous voudrions nous en échapper mais pour aller où, pour aller quand ? Là où hier nous pouvions réagir, aujourd’hui nous sommes impuissants et c’est là que d’autres mécanismes bien plus délétères apparaissent : l’impuissance apprise et la soumission, entre autres. Et l’impuissance augmente la sensation de danger … la boucle est bouclée. Nous nous retournons alors vers des autorités, celles-là même qui transmettent la peur à longueur de journée et là encore, le nœud se resserre.

Dans cet article, je relevais à quel point mots et chiffres, utilisés dans un sens ou dans un autre peuvent dire une chose et son contraire, avoir des conséquences inverses sur les psychés individuelles et collectives. J’avais envie de prolonger l’exercice, toujours par la logique, mais de l’autre côté des media, pointer ce que l’on ne voit pas : l’humanité, la gentillesse du quidam, le monde qui va bien.

La première notion qu’il convient d’avoir à l’esprit est celle du « bais de disponibilité ». En gros c’est une « erreur » de notre cerveau qui, parce qu’il est souvent mis en contact avec un type d’événement pense qu’il est fréquent. En feuilletant rapidement un livre d’histoire par exemple, on n’y verra essentiellement des guerres. Pourquoi ? Parce qu’elles marquent des tournants, qu’elles glorifient la nation à laquelle nous appartenons et ancrent un sentiment d’unité. Conquêtes romaines, croisades, guerre de 100 ans, guerres napoléoniennes, guerres mondiales, chacun.e d’entre nous les connait et nous pensons tous.tes que les guerres sont continuelles dans l’histoire de l’humanité … vraiment ?

Depuis que l’être humain existe, nous sommes plus ou moins 100 milliards à avoir foulé cette terre et parmi eux, seuls 10% (estimation pessimiste) ont fait la guerre de façon directe et cela inclus tout.es ceux.celles qui ont été enrôlé.es de force. Cela signifie que 90% d’entre nous ne se sont pas battus. Certain.es parce qu’ils.elles ne pouvaient pas en raison de leur âge notamment, d’autres parce qu’ils.elles n’en avaient tout simplement pas envie.

Mais alors, que pouvaient bien faire ces 90% ? Et bien, croyez-le ou pas, entre 20 et 30% d’entre eux.elles (soit le double ou le triple) aidaient leurs prochains d’une manière ou d’une autre. Au XXIe siècle par exemple, plus de 30% de la population mondiale travaille ou participe à une activité « altruiste » … au total, sur nos 100 milliards d’humains, 30 milliards ont aidé leurs voisin.es !

L’histoire de l’humanité, c’est bien gentil me direz-vous mais, ce qui nous importe c’est aujourd’hui ! Ukraine, Iran, et tout ces conflits qui sont sous le radar médiatique, ça doit chiffrer ! Oui, ça chiffre : selon la croix rouge, on considère qu’entre 2,5% et 5% d’entre nous vivent sur des zones en conflit (soit 250 à 500 millions … c’est énorme). Parmi ces gens, moins de 5% participent activement à la guerre soit au maximum 25 millions d’humains qui se battent aujourd’hui (il n’est pas ici question pour moi de juger de la légitimité de leurs combats, chacun se fera son opinion).

Et maintenant, parlons des « altruistes », les inconnu.es médecins, soignants, thérapeutes, travailleur.euses dans des ONG, bénévoles, … Selon Ilostat, à ce jour, 2,1 milliards d’humains ont une activité totalement ou partiellement altruiste, la seule Croix Rouge rassemble 16 millions de volontaires ! Presqu’autant que la frange basse des combattants ! 2,1 milliards, c’est quasiment 100 fois plus que le nombre de gens qui se battent ! Un monde dangereux, non, un monde invisible, tellement normal depuis des siècles qu’il n’intéresse personne : « on ne parle pas des trains qui arrivent à l’heure » et la plupart arrivent à l’heure (92% pour être précis).

Un monde 100 fois plus grand que le “monde dangereux”

Alors bien sûr, ça n’empêche pas que l’on déteste être en retard, surtout, ça ne rend pas les millions de morts des guerres plus acceptables ni les conflits plus digestes, mais ça montre l’autre côté de la pièce, celui qu’on ne voit jamais, dont on ne parle jamais, celui qui est fait de gens modestes, silencieux et attentifs mais ce monde-là, c’est aussi le monde réel et l’extraordinaire, c’est qu’il est 100 fois plus grand que l’autre, celui dont on nous parle tous les jours, celui qui prend 1000 fois plus de place sur nos écrans et … dans nos têtes « If it bleeds, it leads » (si ça saigne, ça créé de l’engagement disent ceux qui fabriquent nos media) !

On peut faire l’exercice sur de nombreux autres sujets : l’emploi : depuis l’an 2000 en France, plus de 5 millions d’emplois net ont été créés (source : INSEE), ça n’empêche pas le chômage mais ça l’éclaire différemment, environnement : selon un sondage (Imagine5) 80% des personnes dans le monde souhaite des actions climatiques plus fortes. Là non plus, ça n’évite pas les inondations mais c’est, là encore un autre côté de la pièce.

Je me répète, mon propos n’est ni politique ni social, il est psychologique et il pointe à un endroit très précis que chacun de nous expérimente, la plupart du temps sans le savoir : où voulons-nous porter notre regard ? Voulons-nous voir le bouton que nous avons sur le nez ou le fait que si nous le voyons c’est précisément parce que notre visage nous plait sans ce bouton ? Voulons-nous regarder tout ce qui ne va pas ou de temps en temps ce qui va ? A la sortie du 1er confinement, une chose m’a marquée : toutes les personnes que j’interrogeais sur la façon dont ils l’avaient vécu m’ont répondu la même chose : « oh, moi, ça allait, surtout quand je pense à ceux.celles pour lesquel.les ça devait être dur ». Cette phrase est révélatrice, elle montre l’empathie générale et cette empathie est particulièrement présente en temps de crises (réelle) (voir « l’entraide » de Pablo Servigne) (expérience personnelle corroborée par une étude post covid de Santé Publique France).

Où voulons-nous porter notre regard ?

S’il est évident qu’il faille regarder notre part d’ombre (individuelle et collective), ne serait-ce que pour pouvoir s’en débarrasser ou agir pour tenter de la diminuer, il n’est pas moins évident que la regarder sans cesse nous plonge rapidement dans des abîmes de noirceur et de déprime, que nos peurs nourrissent nos peurs et nous rendent méfiant.es. Pensons, de temps en temps ou même souvent, à regarder au-delà de ce que l’on nous présente (impose) : le beau, le bon, le vrai même s’ils sont parfois difficiles à distinguer, je vous assure que ce simple exercice commencera à changer vos connexions synaptiques et tout votre cerveau. A sa suite : vos croyances, vos envies, vos paroles et vos actes, c’est peut-être comme ça qu’on commence à aller mieux, simplement en commençant à regarder dans une autre direction.

Faites le test : compter dans votre entourage : combien de personnes considérez-vous comme « gentilles » et combien voyez-vous comme « méchantes » ? Quelles places prennent-elles chacune dans votre esprit ?

# Déshypnotisons-nous !

Sources :
Pour la guerre :

  1. Harari, Yuval Noah. Sapiens: A Brief History of Humankind, Harper, 2015 – estimation population cumulée et fréquence des guerres.
  2. Pinker, Steven. The Better Angels of Our Nature, Viking, 2011 – statistiques historiques sur les guerres et la violence.
  3. Dupuy, Trevor N. Numbers, Predictions, and War, University of South Carolina Press, 1984 – proportions de population militaire dans différents conflits.
    Pour l’altruisme et aide :
  4. Pinker, Steven. The Better Angels of Our Nature, chap. sur coopération et empathie.
  5. Finkelstein, Louis. A History of Humanitarianism, 2010 – chiffres historiques sur les soignants, bénévoles et institutions d’aide.
  6. Sources anthropologiques : studies sur les sociétés préhistoriques et tribales (ex. Hewlett & Lamb, Hunter-Gatherer Childhoods, 2005) – montrent le rôle constant de l’aide informelle.
  7. Données contemporaines : OMS, ONG internationales, croix-rouge historique pour proportion des médecins, infirmiers et humanitaires dans la population mondiale.

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