Sommes-nous devenu.es des intelligences artificielles ?

La vie est incertaine et le cerveau de l’être humain, autant qu’on le sache, déteste l’incertitude. C’est sa force, c’est ce qui a permis notre évolution et notre maîtrise de l’environnement … mais serait-ce aussi sa faiblesse ?

De tous temps, nous avons représenté le cerveau comme fonctionnant de la même façon que les technologies les plus pointues de l’époque : engrenages, réseaux câblés, réseaux neuronaux. Aujourd’hui, l’IA s’appuie sur la notion et le mécanisme des algorithmes. Tout ou presque peut-être vu comme un algorithme, en effet, par définition, il s’agit de la suite des étapes passées pour résoudre un problème : identification du problème, identification des éléments à notre disposition pour le résoudre, tentatives, échecs, réussites. La fuite, la colère, le désespoir, sont des « réussites » comme d’autres puisqu’ils résolvent le problème.

L’algorithmie voit le monde comme une suite de problèmes, plus ou moins complexes à résoudre et il se trouve que les spécialistes de cette matière ont produit le web 2.0 puis l’IA. Ils ont créé des systèmes qui fonctionnent comme leur cerveau fonctionne : problème – tentatives – solutions.

L’intelligence

Qu’est-ce qui nous fait trouver ce paysage beau ou cette tarte bonne ? Notre cerveau ? Non, c’est un apprentissage, lié à nos expériences et à notre vue ou à notre goût ! Qu’est-ce qui fait que nous savons que le feu est chaud et que l’eau mouille ? Notre cerveau l’a appris et il l’a fait grâce à notre toucher et à nos sensations. Pourquoi aimons-nous cette personne ? Un scientifique vous dira qu’en sa présence le cerveau fabrique des hormones et agite des neurotransmetteurs, mais vous croyez que l’amour se situe dans le cerveau, que l’absence est mentale ou que cela vient du « cœur » ? Quand nous aidons, quand nous comprenons la tristesse de l’autre, quand nous soignons, croyez-vous vraiment qu’il ne s’agisse pas d’intelligence ? Quant à moi, je crois que tout ceci participe assurément à nous rendre intelligent.es et que si nous ne prêtons pas attention à nos sensations ou à nos sentiments mais aussi à nos pensées, nous le devenons moins.

Notre cerveau ne fait aucune expérience directe (comme l’IA), il reçoit des informations (de nos sens), les traduit et les stocke. Il enregistre l’information factuelle et les informations subjectives qui y sont liées : le feu est chaud, l’eau mouille, les brocolis ont ce goût que je n’aime pas et cet homme, cette femme me plait ou me rend triste. Avec ces informations, il développe des stratégies et de la logique pour les reproduire ou les éviter (en quelque sorte, des algorithmes), il essaie de préserver notre confort. Sa seule intelligence est le confort de l’ensemble. Mais il n’est pas l’intelligence de même que le corps ou le cœur ne le sont pas non plus, c’est plus sûrement l’ensemble, en harmonie qui devient intelligent (ou pas).

Artificielle

Je crois qu’à chaque fois que nous nous coupons de l’une ou l’autre des parties qui nous permettent d’interagir avec le monde, nous nous coupons de l’harmonie et de notre vie « pleine ». A chaque fois que nous ne remettons pas en cause le goût des lentilles sous prétexte qu’il y a 40 ans, à la cantine, nous les détestions, nous passons en réactions automatiques, nous rompons le contact avec notre vie, à chaque fois que nous fumons ou buvons sous prétexte que « c’est ainsi », nous sommes en automatique, à chaque fois que nous avons peur d’une araignée sans nous questionner, à chaque fois que nous récitons une partition apprise, que nous agissons uniquement avec des réflexes conditionnés, nous perdons un peu de notre intelligence parce que nous nous coupons de la vie. Quand Elon Musk, qui passe pour une personne « intelligente » prénomme ses enfants avec des lettres et des chiffres comme un code informatique, croyez-vous vraiment qu’il accepte d’être en contact avec ses émotions premières ? Pas étonnant quand on songe à son père.

L’être humain, pour son confort, a progressivement limiter les incertitudes. Cela a produit d’immenses progrès au prix aussi de destructions. Mais la vie est par essence incertaine, les goûts changent, les chemins tournent, l’automatisme et les algorithmes figent, ils rendent les choses artificielles, uniquement apprises.

L’être humain moderne a inventé l’intelligence artificielle, n’est-ce pas ce que nous sommes un peu devenu.es en obéissant à tous ces automatismes, fruits du seul cerveau (ou de nos seules émotions ou seulement de notre corps et de ses sensations), de sa stratégie et de sa logique pour nous éviter les désagréments et l’inconfort, pour être performant.es, adapté.es ? N’oublions-nous pas lentement d’être en contact avec le reste de ce qui nous compose ? Nos émotions donnent des informations au cerveau qui, en retour, créé des émotions, mais celles-ci sont apprises, elles ne sont plus originelles, elles ne sont plus vivantes, elles ne correspondent plus à la réalité et pourtant, le plus souvent, nous y obéissons en oubliant de nous assurer qu’elles sont toujours d’actualité.

Il y a quelques temps, j’entendais à la radio un pédopsychiatre qui expliquait qu’il fallait créer des rituels dans la vie des ados, qu’ils devaient s’habituer à se lever tôt pour aller à l’école et qu’ils devaient aussi le faire le week-end pour ne pas perdre ce rythme. Il oubliait sans doute la plasticité du cerveau. Mais surtout, il ne permettait pas aux ados de s’interroger, de remettre en cause, de se lever par motivation et non par obligation, ils ne leur permettaient pas d’utiliser autre chose que leur cerveau, peut-être pour en faire des « intelligences artificielles ».

Se demander qui l’on est, ce que l’on veut et pour quoi on le veut, utiliser notre cerveau, notre cœur et notre corps à chaque instant et de façon renouvelée sans obéir à ce que nous croyons être nous parce que nous le reproduisons depuis des années. Si quelque chose dans votre vie est inconfortable alors que vous l’avez toujours fait et que tout allait bien, c’est simplement que vous changez et c’est une bonne nouvelle non ?

Vous détestiez les choux de Bruxelles à la cantine, pourquoi ne pas vérifier que c’est toujours le cas ? Il y a 20 ans vous vous êtes faché.e avec cette personne ? Pourquoi ne pas prendre des nouvelles ? Vous prenez toujours le même chemin pour aller au bureau ? Pourquoi ne pas en changer (et sans GPS) ? Vous verrez, lentement, le changement deviendra confortable et les vieux réflexes dont vous n’arrivez pas à vous débarrasser changeront peut-être aux aussi sans que vous vous en aperceviez, simplement parce que vous aurez appris à être moins en automatique.

# Déshypnotisons-nous !

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