Le "flow"
Quand un artiste se sent inspiré, il peut lui arriver de dire qu’il est dans le « flow », le flux, le courant, la circulation. Sont-ils.elles, les seul.es à bénéficier de ces instants particuliers où rien ne vient freiner la création ?
Connaissez-vous cette fable qui nous raconte l’histoire d’une goutte d’eau qui tombe dans une rivière et a peur de retrouver l’océan parce qu’elle ne sait pas qu’elle Est l’océan ? Il doit s’agir d’une histoire bouddhiste ou quelque-chose comme ça mais son origine n’a pas beaucoup d’importance. Là où j’habite, il y a une rivière. Je l’observe parfois, je vais y prendre de l’eau pour abreuver les animaux. En hiver, souvent, des arbres, arrachés par son courant, tombent et viennent barrer son cours. En été, elle est plus discrète. A l’inverse des animaux et des plantes, la rivière s’agite au moment où la nature s’endort et elle se repose quand nous, les « vivant.es », sommes en pleine activité. C’est qu’elle nous abreuve dans ces moments-là. La rivière est un peu comme le sang qui coule dans nos veines, toujours présente, souvent oubliée et parfois, elle se rappelle à nous mais une chose ne change jamais : elle coule, comme la vie.
Combien de fois refusons-nous de couler ? Non pas couler au sens d’aller sous l’eau, mais couler dans le sens de laisser la vie suivre son cours ? Combien de fois nous retenons-nous à un rocher, une branche pour éviter de lâcher ou pour ne pas aller vers ce rapide ? A chaque fois que nous nous retenons pour agripper le passé ou éviter l’avenir, quels efforts supplémentaires faisons-nous, n’est-ce pas précisément dans ces moments-là que nous sommes noyé.es par le flux auquel nous essayons vainement de résister ?
Le passé nous a construit, petit à petit, il nous a appris que la vie était ainsi et pas comme cela, qu’elle pouvait être douloureuse dans telles ou telles circonstances mais sommes-nous obligé.es de nous accrocher à cet apprentissage ? Quand nous en avons pris conscience, qu’est-ce qui nous empêche de le dénoncer, de ne plus y obéir et de revenir à quelque-chose qui corresponde mieux à notre présent ?
Le plus souvent, l’avenir que nous imaginons est le fruit de ce passé. L’avenir auquel notre imaginaire nous promet est une redite que nous cherchons à éviter ou vers lequel nous nous précipitons en oubliant que c’est avenir n’est qu’imaginé. Oh, bien sûr, parfois le réel est celui auquel nous nous attendions mais le plus souvent, il n’a rien à voir, sauf quand, par nos peurs, nous le provoquons, nous le créons. L’homme jaloux a peur que sa femme le trompe (ou l’inverse), sans doute parce qu’il a appris que la vie était ainsi, faite de tromperies. Pour s’assurer qu’elle est fidèle il va la surveiller, s’inquiéter à chaque retard et demandera pourquoi elle n’est pas arrivée 10 mn plus tôt. Un jour, lassée, la femme va commencer à se sentir prisonnière, elle rentrera avec beaucoup de retard, l’homme s’énervera, pensera que cette fois, c’est sûr, il est cocu, il criera fort et la femme partira, épuisée, l’homme quant à lui aura, sans le savoir, créé de toutes pièces son futur qui aura fini par exister. Nos pensées sont créatrices.
Le flow est là, tout le temps, c’est la Vie. Je crois qu’elle est bienfaitrice et que ce sont nos résistances, nos peurs, nos croyances limitantes qui la rendent parfois plus compliquée. Loin de moi l’idée qu’il faille la traverser comme un « chien crevé au fil de l’eau » car même dans une rivière, parfois il y a à choisir si l’on préfère aller à droite ou à gauche, dans un torrent il peut être intéressant de se préparer ou de se protéger et en période de sécheresse de se préserver, mais nous avons appris à lutter, n’oublions pas que nous sommes le fruit de la sélection faite par des survivant.es. Certain.es ont survécu en se cachant, d’autres en se battant mais tous.tes, à leur manière, ont lutté. Sauf quelques-un.es (peut-être – entre autres - celles et ceux qu’Edouard Schuré appelait « les Grands Initiés »).
Dans un monde occidental, pétri d’informations, où tout, tout le temps, nous enjoint à anticiper l’avenir (pour le meilleur ou pour le pire), nous nourrissons continuellement notre besoin de savoir si ça va mal se passer et si nous devons nous retenir à ce rocher, pour ne pas perdre ce que nous avons durement acquis. Parallèlement, nous avons construit des sociétés où le risque est progressivement (et chimériquement) éradiqué : « stop à 50 mètres », « ne mettez pas vos enfants dans le four à micro-ondes », « alerte météo » … Connaissez-vous cette autre fable d’un petit indien qui dit à son grand-père qu’il a l’impression d’avoir deux loups à l’intérieur de lui : l’un est bon, l’autre est méchant. Et, un peu effrayé, il demande au vieil homme s’il sait lequel de ces deux loups grandira le plus vite. Et le grand-père de lui répondre : « celui que tu nourriras le plus ». Quel loup voulons-nous nourrir ? Celui de la jalousie, de la peur du lendemain, celui qui nous fait nous accrocher à un passé révolu ? Qui sommes-nous à cet instant, devant cette situation ? Sommes-nous capables d’Etre plutôt que d’obéir à ces milles injonctions reçues hier et accumulées pendant des années pour valider et confirmer les précédentes ? Pouvons-nous nous détacher de nos pensées automatiques ?
Je vais bientôt ouvrir la Ferme Thérapeutique des Heures Etoilées et j’ai peur. J’ai peur de ne plus avoir de chantier, plus de maison à construire, j’ai peur que personne ne vienne parce qu’on m’a appris que pour avoir du succès, il fallait faire de la pub et que je n’en ferai pas, je me suis même surpris à avoir peur que la guerre débarque en France et que plus personne ne pense à aller soigner son mal-être, j’ai peur de ne pas être à la hauteur parce que je serai seul. Mais toutes ces peurs sont le fruit de mes apprentissages passés ou des informations que l’on me sert et auxquelles, de toutes façons, je ne peux rien. Alors quoi faire ? Quoi faire alors que depuis 4 ans, n’obéissant – malgré les aléas et les erreurs - à rien d’autre qu’à la vie, je construis pas à pas ce projet, convaincu qu’il est juste. M’arrêter ? Reprendre le marketing ? Vendre et rentrer à Paris ? Quel loup veux-je nourrir ? Hier, alors que chaque année, pendant 15 jours les crapauds envahissent le lieu, que chaque année depuis 5 ans ils me foutent une trouille bleue, hier donc, j’en ai pris un dans la main. Je tremblais, j’ai hurlé et puis je l’ai reposé. Bien entendu, il ne s’est rien passé, je ne suis pas mort, je ne me suis pas transformé en prince charmant et aucune pustule n’est venu grossir sur mon visage et pourtant, avant-hier, quelque-chose en moi m’annonçait le pire et l’idée de toucher un crapaud me faisait vomir. Quel loup voulons-nous nourrir ? J’ouvrirai « Les Heures Étoilées » parce que la rivière m’a mené à cela, parce que la goutte que je suis essaie de ne pas trop s’accrocher à ses peurs d’hier ni imaginer un futur abreuvé par elles.
Vous êtes peut-être quelques-un.es à me lire, peut-être êtes-vous parmi ceux.celles que j’accompagne dans vos torrents internes. Regardez-les, demandez-vous qui les a créés et comment, si vous les avez imaginés, vous avez aussi le pouvoir de les rendre calmes, doux et apaisés pour qu’ils puissent vous porter sans encombre vers l’océan.
Vous avez le pouvoir.