Mon charme n'est ni un défaut ni une autorisation
Un jour, vous avez croisé un homme (le plus souvent mais pas toujours), il vous trouvait charmant.e, joli.e, drôle ou « à son goût ». Parce qu’il.elle croyait avoir du pouvoir – qu’il s’agisse de force physique, d’autorité, ou d’un autre – et que pour lui ses émotions suffisaient à lui donner de l’élan, elles étaient une bonne raison de vous prendre, de se saisir de votre corps ou de votre esprit (manipulation), il l’a fait. Son émotion était son passe droit. En vous prenant, il n’a pas fait que déclencher une douleur physique, son sexe, son doigt ou simplement ses paroles n’ont pas fait qu’arracher des muqueuses ou des pensées, elles ont aussi arraché des pans entiers de l’idée de ce qu’est la relation ce qui nous unit tou.tes, ce qui fait les rencontres.
Au commencement il y a vous.
Un enfant, totalement dépendant qui n’a de repère dans la vie que ce qu’il voit, entend, goûte ou touche. Son monde n’est fait que de sensations agréables ou désagréables. La relation existe d’abord avec lui-même : bon – pas bon, doux, pas doux … Ses premiers apprentissages passent par le ressenti. Avec le temps, son environnement s’agrandit : son lit devient une chambre puis un appartement puis la ville et le monde, « l’autre » est d’abord une mère puis un père, puis une famille, des amis et le monde, ses sens s’éveillent, son univers grandit, il apprend d’abord en imitant, en explorant, c’est pour cela que l’enfant joue.
Durant tout ce temps, l’enfant apprend ce qu’est la relation. Comment on entre en contact avec l’autre, comment l’autre lui répond et tout cela fabrique des règles, elles sont normales puisqu’elles régissent le monde dans lequel il vit et que, pour l’instant, il n’y a pas d’autre monde que le sien. Tout petit. Il crie et obtient de la nourriture, il pleure et obtient de la tendresse – ou pas – mais il apprend parce qu’il n’a aucune raison de mettre cela en doute, les gens qui lui apprennent sont là pour le protéger n’est ce pas ? Ils veillent à son bien-être. Et puis il grandit, viennent les frères et sœurs, les grands-parents, les cousin.es, les potes, les ami.es et les étrangers. A chaque fois ce sont de nouvelles relations à apprendre.
Un jour, il joue, il.elle est charmant.e et il.elle rit, il n’a d’yeux que pour lui.elle parce qu’il.elle est là pour son bien, pour le faire rire. Il lui fait des câlins. Les émotions de l’autre transgressent les règles du mental, elles deviennent le guide suprême, elles sont l’autorisation. Et il caresse ou pénètre d’une manière ou d’une autre. Lui.elle aussi transgresse. Mais « c’est un secret entre nous hein » parce qu’au fond, une fois les émotions passées, la plupart du temps, il.elle sait bien qu’il ne fallait pas. L’enfant lui, a appris que celui.celle qui le protège est aussi celui.celle qui le fait souffrir, celui.celle qui utilise le privilège de la relation, celui.celle qui la tord, en tire un jus qui n’est bon que pour lui et ses satanées émotions. Il voit que ce qui est attention, amour, don, respect et limites a le droit de devenir infraction et douleur, que le secret a le droit de devenir prison. Ce processus porte un nom : le grooming. Il ne consiste pas seulement à séduire un enfant ; il consiste à construire ou exploiter une relation de confiance pour rendre possible une transgression qui, autrement, ne le serait pas.
L’inceste creuse son nid. Toutes les notions liées à la relation, à ce qu’elle doit être de rencontres d’individualités (pas de fusion), de liberté (pas d’enfermement), de respect (pas de transgression), d’écoute (pas d’imposition), d’amour (pas de possession) sont salies, tordues, abîmées.
La relation c’est moi.
Avant toute chose, cette relation, c’est celle que nous avons à nous mêmes : bien souvent, l’enfant ne peut pas penser que ce père, cette mère, ce grand-père ou ce.tte cousin.e lui veuille du mal puisque précisément il.elle est là pour lui faire du bien et que cela a toujours été ainsi. Si ce n’est pas cet autre qui a fait une bêtise, alors qui est-ce ? Et puisqu’il.elle me dit qu’il faut garder le secret (celui qui m’étrangle) c’est bien qu’il s’est passé quelque-chose de mal non ? Si ce n’est pas lui.elle … c’est donc moi.
Et « moi » devient l’objet qui nuit à la relation, c’est moi qui gâche, qui ne fait pas bien, c’est moi qui salit. « On ne m’y reprendra pas, jamais je ne recommencerai, c’est trop douloureux. Dorénavant je vérifierai que je fais bien ou je m’assurerai que l’autre a de bonnes intentions. » Et ça, pour le coup, il va le faire mais … à trop regarder le danger, bien souvent, on doit s’en approcher … trop près. Et des situations similaires, celles qui sont activées par les mêmes peurs peuvent se reproduire, ne cessant de confirmer le danger pressenti et nous poussant à encore vérifier … la boucle se boucle et se resserre.
La relation c’est moi parce que, dans la relation, il a forcément au moins 2 : moi et l’autre, qu’il soit vivant ou inerte, réel ou imaginaire, intérieur ou extérieur. Et dans ce 2 il y a moi. Que je le veuille ou non, j’ai ma part, malheureusement elle peut être consciente mais, le plus souvent elle est inconsciente, le trauma est sous les radars. Le processus qui consiste à vérifier est lui aussi généralement du domaine de l’inconscient et donc ce que je fais pour me protéger n’est pas de ma faute. Je peux éventuellement chercher à comprendre ma part dans ce qui se répète sans pour autant devenir responsable de ce que j’ai subi.
Je ne suis pas un défaut
Ma beauté, mon charme, ma finesse, ne sont pas des défauts, c’est l’autre, poussé par ses émotions qui m’a abusé, qui les a transformé en quelque chose auquel je devrais faire attention, que je devrais contrôler. Est-ce de ma faute si mes rires sont charmants ? Est-ce à cause de moi si mes grands yeux sont bleus (ou noisettes), si j’ai une jolie petite bouille ou même si, à la puberté, mon corps se forme ? NON ! La faute à chercher est dans son regard, dans ses pulsions, venues sans doute d’un passé – lui aussi – usurpé, dans ses émotions qui prennent le commandement comme il a pris le commandement de mon corps sans demander la permission … La faute ne m’appartient pas, je peux la lui rendre, la déposer à ses pieds. La parole, la symbolique, le travail sur soi servent à cela, à m’autoriser à être moi, sans culpabilité ni peur.
Mon sourire n’est pas une autorisation
Un jour, vous – oui, vous, celui.celle qui a dépassé les bornes avec un enfant, une femme – on vous a peut-être appris qu’un sourire était une porte ouverte, qu’une faiblesse était une chose à tester, vous aussi, vous avez peut-être subi ce que vous n’auriez pas voulu, d’une manière ou d’une autre, quelqu’un s’est introduit dans votre monde sans autorisation et, là aussi, vous avez été malmené.e. Mais cela ne suffit pas à vous exonérer. Votre vide ne peut être comblé par l’autre, surtout pas par ce que vous lui volez, votre trouble ne peut être réparé par l’imitation. Alors ce sourire, ce jeu, ces armures baissées, cette faiblesse affichée, ou même ces charmes bien présents et revendiqués, non, ce ne sont pas des autorisations, ce sont peut-être une autre manière de se soigner, de se rassurer que celle que vous avez mais pas un blanc-seing pour envahir. Il n’y a qu’une façon d’être autorisé, c’est de demander et il n’y a qu’une seule réponse qui vaille entre adultes : « oui », le silence n’est pas un « oui » la méconnaissance des règles de la relation, la jeunesse ne pourront jamais produire un « oui » éclairé. Et chez l’enfant, ce consentement ne peut pas être fabriqué à partir de la confiance, de l’affection, du jeu, du secret ou de la dépendance. Chez l’enfant, il n’y a pas de question qui vaille … c’est « NON ». Parce que l’enfant que nous avons tous.tes été ne cherche qu’une seule chose : la sécurité et l’amour (pas le sexe) le plus souvent, dans les bras de ceux.celles qui le protège. Là, dans leurs bras, il.elle est prêt.e à tout donner … pour vous … mais pas ça, pas ce que vous avez pris. Peut-être que, même après des années dire « pardon » a du pouvoir, celui de rendre un peu de ce que vous avez pris et peut-être que vous aussi, acceptant votre faiblesse vous pouvez vous faire accompagner, de préférence avant de passer à l’acte.
Il a pris le pouvoir mais vous ne l’avez pas perdu
Cet homme (ou cette femme) a certes pris le pouvoir sur vous, dans cet instant de secret forcé. Vous porterez peut-être longtemps ou pas les stigmates conscients ou pas de ses gestes, vous croiserez des peurs dont vous ignorez l’origine et affronterez des comportements inappropriés, le pouvoir de cet homme, dans ce qu’il vous a appris de la relation, continuera à vous perdre à vous même. Il a pris le pouvoir mais il n’a pas pris votre pouvoir. Celui de dire non, celui de vous échapper de griffes bien présentes mais devenues invisibles. Il n’a aucun pouvoir sur votre ici si vous le remettez à sa juste place : ailleurs. Pas non plus sur votre maintenant qui n’est plus hier. Qui êtes-vous aujourd’hui ? Qui voulez-vous être ? Vous pouvez défaire les liens qui vous maintiennent dans un passé dont vous voudriez vous débarrasser il « suffit » de lui rendre ce qui lui appartient : une relation déformée.
Et si votre sourire, vos yeux ou vos plaisanteries lui ont, un jour, donné l’impression qu’il.elle avait un droit, ce n’est pas votre sourire ou vos yeux qu’il faut interroger, c’est bien lui.elle. Vous n’allez pas arrêter de sourire, vous n’allez pas avoir peur à chacun de vos regards car ils ne disent rien d’autre que « voilà une partie de moi ». Vous n’êtes pas coupable d’être charmant.e, c’est simplement vous. Et ce « moi-même » ne peut être un poids à porter pour vous au risque que ce soit la relation avec vous-même qui soit déformée, que chaque jour vous vous demandiez quel diable sommeille en vous pour provoquer ce déchaînement. Vous êtes « l’ange », il n’y a de diable qu’ailleurs, vous pouvez sourire.