Expériences de confinement

Quoi de mieux pour un hypnotiseur qu’un confinement ? Tout d’un coup, nous devenons presque totalement libres. C’est paradoxal à première vue, mais, quand on y réfléchit : … moins (beaucoup moins) de travail, personne dont il faille s’occuper au quotidien (je suis seul dans mon appartement) et plus d’horaires à part ceux dictés par le jour, la nuit et les applaudissements de 20h. Dans cet espace très particulier, je me suis senti libre d’expérimenter ma vie, d’aller voir qui je suis au-delà des croyances. Ces articles relatent quelques-unes de ces expériences. D’une certaine manière, je vous déconseille de les lire si l’expérience vous tente, faîtes-là d’abord, lisez ensuite, car j’ai pris conscience qu’il y a, deux niveaux dans toute expérience : l’apparent et le caché. Chacun peut voir l’apparent, il est à la portée de tous et peut-être décrit relativement objectivement et puis, il y a le caché, l’intime, ce qui relève de notre « temple intérieur », qui ne se partage que par les marques qui sont laissées à l’extérieur. Une expérience peut se décrire et puis, elle peut se vivre. Ce que j’écris dans ces articles c’est le résultat de ce que j’ai vécu. Vous voulez allez voir ce qu’il y a à découvrir pour vous ? Faîtes l’expérience, vivez-là, tout simplement et ne me lisez surtout pas avant !

5 heures dans la peau d’un aveugle

Pardon, pardon aux véritables aveugles ! 5 heures et j’ose écrire « dans la peau ». Non bien sûr, je n’étais pas dans la peau d’un aveugle, même pas à la surface, mais en 5 heures, on a le temps de découvrir des trésors.

Autant que je me souvienne, c’est la première expérience que j’ai décidé de mener. J’étais seul dans mon appartement, je devais trouver une occupation et constatais à quel point je cherchais à remplir le temps. Nos vies ne s’arrêtent jamais, il faut toujours avoir quelque chose à faire. C’est là je crois que j’ai eu cette idée : me bander les yeux et « voir » ce qui allait se passer.

C’est bête mais, il s’est passé quelques heures entre mon réveil et le moment où j’ai finalement mis le bandeau. J’avais peur. Pourtant, il ne s’agissait pas de me crever les yeux, pas plus d’ailleurs de sortir dans la rue, non, simplement d’être chez moi, les yeux bandés. Qui n’a pas joué à Colin Maillard ? Nous savons tous ce que cela fait d’avoir les yeux bandés non ? Mais là, peut-être parce que j’avais nommé ça « aveugle » et non pas « jeu », une pointe d’anxiété me prenait.

Très rapidement, j’ai pris conscience de ce que j’appelle les évidences : il valait mieux être lent ne serait-ce que pour préserver mes tibias et mon front. Cette lenteur a déjà un mérite : elle occupe. Chaque geste doit être précis au risque de casser quelque chose ou de se cogner à quelque chose … on apprend vite à respecter les distances … de sécurité pour ne pas heurter (les mots prennent un autre sens quand on ne les voit plus). Autre « évidence » : le contact. Je dois être en contact avec tout pour le « voir ». Le mur, le verre, mais aussi le bout de ma cigarette pour l’allumer (je fumais à l’époque), les poils de ma brosse à dents et le dentifrice, j’apprends très vite ce que peut vouloir dire « mes mains sont mes yeux » et quand vos mains sont en danger, vous activez très vite votre créativité ! Comment faire pour allumer une cigarette sans se bruler, remplir une tasse d’eau chaude ? Comment poser une casserole sur une plaque à induction (où est la partie qui chauffe ?) ? Et même, très vite vous vous obligez à manger doucement et en petites quantités car non seulement la place de votre bouche n’est pas évidente, mais en plus, suivant la quantité présente sur votre fourchette, ça ne rentre pas. Pour le repas, heureusement, j’avais des restes de la veille mais je n’ose pas imaginer ce que signifie faire la cuisine.

Le trésor.

Pour ceux pour qui devenir aveugle quelques heures est une expérience tentante, ne lisez pas au-delà ce ces mots.
En devenant aveugle, j’ai fait une découverte mais une autre personne en aurait fait une autre j’en suis sûr. Et surtout, il ne s’agit pas de « savoir », il s’agit de vivre, de sentir et c’est extrêmement différent. En me privant de mes yeux, j’ai pris conscience d’une chose à mon sens fondamentale : je suis précieux. Chacun de mes sens, chacun de mes doigts est précieux. Il ne s’agit pas de les trouver laids ou beaux, il s’agit simplement de les trouver. Ils sont là et leur simple présence m’aide à vivre la vie d’une façon sécurisée et amicale. Il y a la description du goût des fraises et il y a le goût des fraises. L’un est pour le mental, l’autre est. Pour moi, savoir que je suis précieux et le vivre relève de la même différence. En quelques heures, le rapport à soi peut radicalement changer en faisant une simple expérience.

Le temps de le prendre

En ayant du temps, on peut se payer le luxe de le supprimer. Un beau matin, j’ai donc décidé d’ôter de mon paysage toute référence au temps. Première constatation : c’est compliqué ! Cependant, il faut bien différencier 2 choses : comme pour l’expérience de l’aveugle, il y a l’apparent – ici, c’est l’heure qu’il est – et le caché : le rapport intime que nous avons au temps. Quand j’écris qu’il est difficile de supprimer le temps, je parle, bien entendu, de sa version apparente : l’heure. Elle est partout ! Réveil, four, horloges diverses, radio, téléphone, heure de réception des mails et des sms, temps d’attente à l’arrêt du bus, affichage municipal, l’heure nous poursuit littéralement ! Ce n’est pas nous qui courons après le temps, c’est le temps qui coure après nous tel ces monstres qui nous poursuivaient dans les nuits de notre enfance : invisibles mais pourtant bien présents ! Comment l’effacer ne serait-ce que quelques heures ? J’ai mis des post-it partout et me suis contraint à ne pas consulter mes sms avant qu’il ne se soit passé un certain temps (puisque l’heure de réception est écrite). Cela dit, inutile de vous le dire, se priver d’une référence subjective (l’heure) au temps, est impossible, mais au bout de 3 jours à ce régime là, on commence à faire quelques découvertes intéressantes.

L’évidence, nous la connaissons déjà tous : le temps passe plus ou moins lentement, mais je dois avouer que, privé de l’heure, on y goûte avec plus d’attention si ce n’est de gourmandise. Sentez dans mes mots comme ma « découverte » à propos du temps commence à poindre (et pour ceux qui voudraient faire l’expérience, ne lisez pas plus loin, laissez-vous surprendre et découvrir). Attention, il s’agit de « ma » découverte, je suis convaincu que chacun d’entre nous en ferait une différente sur le fond peut-être, sur la forme sans aucun doute.

Quand l’heure n’existe plus pendant 3 jours, quand votre temps n’est borné que par la nuit et le jour, les sensations de faim et de sommeil, quand vous n’avez plus qu’à écouter vos rythmes les plus intimes pour savoir où (quand) vous en êtes, que personne ne vous dit d’aller plus vite ou moins vite, quand, au bout de 3 jours, vous vous demandez quels souvenirs vous avez de cette expérience et que vous « regardez » en arrière comme vous le faites toujours pour vous rappeler du passé, alors, vous « voyez » quelque chose d’extraordinaire : le temps a une densité, une texture, on peut presque s’y poser. Et ce concept « d’instant présent » décrit par certains devient tout à fait différent, nettement plus « rassurant ». Le temps est comme une matière, on peut s’y reposer plutôt que d’y courir.

Malheureusement, cette « vision » est fugace et les heures reprennent vite leur droit mais comme toute expérience, elle laisse une trace indélébile et à cet instant, j’ai envie de me dire que c’est peut-être ça le secret des oiseaux : ils volent parce qu’ils s’appuient sur le présent.

Retourner en arrière

Il y a une langue que j’apprécie : la « langue des oiseaux ». Elle consiste à ne pas écouter le sens des mots mais leur sonorité. J’aime me dire que « retourner en arrière » pourrait s’entendre « en art hier ».
Un beau matin, je décidai d’aller me promener (je rassure les plus inquiets d’entre vous : j’étais dument doté de mon autorisation et, à 6h du matin, on ne croise personne, le confinement est un fait) … me promener donc, mais … en marche arrière.

Comme pour toutes les autres expériences, l’évidence est apparue très vite : mon corps n’est pas fait pour ça même s’il est possible pour lui de le faire (tiens, à ce sujet, l’homme ne serait-il pas le seul être vivant à pouvoir se mouvoir en marche arrière avec quasiment autant d’aisance qu’en marche avant ?). Les yeux sont assez pratiques pour anticiper les obstacles n’est-ce pas ?

Mais en marchant, constatant que je ne voyais plus ce vers quoi j’allais, je devais bien prendre conscience qu’en revanche je constatais a posteriori ce devant quoi j’étais déjà passé. Et si les occasions que j’avais ratées dans la vie étaient contenues dans cette marche arrière ? Si, en étant privé du présent et du futur, je ne voyais plus que le passé qui devenait, de fait, un présent regretté, une présence bien plus forte que si je l’avais vécu complètement au moment où il était là, agréable ou pas ? C’est alors qu’au loin (derrière moi donc, mais m’apparaissant devant … vous me « suivez » ?), apparut un feu rouge. Je le regardai et me demandai comment revenir en arrière. Impossible, c’était trop tard, il était déjà loin et la règle était « marche arrière ». Et pourtant, je le voyais ce feu rouge, il brillait, m’attirait, me frustrait. Alors, je me suis arrêté et j’ai changé la règle, je suis parti en marche avant pour retourner en arrière (art hier ?) et je suis arrivé au feu rouge. J’ai attendu qu’il passe au vert et j’ai continué, toujours en marche avant.

Je n’avais pas rattrapé le passé mais j’y étais retourné, tout avait changé, moi y-compris, mais tout d’un coup, j’ai un peu oublié ce feu rouge pourtant bien présent, le passé avait tout simplement repris sa place, dans le passé … un peu moins dans le présent.

La vie est la vie : incertaine.

#déshypnotisons-nous